un autre monde est possible

Publié le par Christelle

Encore une lecture de jeunesse remontée à la surface en ces temps estivaux.

Le meilleur des mondes faisait partie de la bibliothèque familiale : c'était, je me souviens, un gros livre à la couverture vert caca d'oie, pas très engageant. Mais motivée à la fois par les exhortations de mon père et les conseils de ma prof de français (la même que celle du Grand Meaulnes), je me suis lancée dans l'aventure quelque part entre la quatrième et la troisième.

Je ne pense pas avoir tout saisi à l'époque, mais j'ai été marquée par cette lecture, dont j'ai fait une source inépuisable d'exemples pour mes devoirs de réflexion, au grand bonheur de ladite prof qui jetait de grands points d'exclamation dans la marge de mes copies, parfois accompagnés d'un "OUI" enthousiaste. Moi, à sa place, j'aurais fini par me lasser, parce que pendant près de deux ans, je crois que pas une copie n'a échappé à sa citation du Meilleur des mondes. C'est sûrement le bouquin le plus rentable que j'ai lu dans toute mon adolescence !!

Il faut dire qu'il y a matière à cogiter. Un peu par hasard, j'ai décidé de le relire cet été. J'ai retrouvé les passages qui m'avaient marquée, notamment la description de la grande usine dans laquelle les embryons puis les foetus sont amenés à terme dans leur petit bocal individuel, conditionnés par l'ajout de diverses substances à devenir des Alpha + ou des Epsilon semi-avortons, dans une atmosphère rougeâtre et affairée tenant autant de la ruche que des gouffres de l'enfer.

Pour revenir rapidement à l'histoire, nous sommes quelque part dans le futur, sur terre, dans une société où règnent la paix, la stabilité et le bonheur. Tout semble parfait, et pour cause : tout a été conçu dans cet objectif. Chaque individu est à sa place, et il y a une place pour chacun, de l'ingénieur au garçon d'ascenseur, du technicien au videur de poubelles. Personne ne se plaint de son sort, puisque tous ont été conçus pour la tâche qui leur échoit. Conçus et conditionnés pendant toute leur enfance et leur adolescence. Les bébés naissent (sont "décantés") à l'usine, il n'y a pas de parents (il s'agit même de la plus obscène des notions !), pas de famille, pas de couple. "Chacun appartient à tous les autres", la règle étant de prendre du plaisir sans jamais s'attacher, car les émotions trop fortes, tel l'amour, qui engendre jalousie et souffrance, sont bannies. La jeunesse et la santé sont préservées jusqu'à l'âge de 60 ans environ, échéance à laquelle survient la mort naturelle et acceptée, là encore grâce au conditionnement. Pas d'angoisse, pas de solitude, du temps pour se divertir, un monde de rêve !!

Dans ce monde parfait nous suivons la trajectoire de trois personnages. Je n'ose pas parler de héros. Le premier, Bernard, est un Alpha + : il se trouve donc au sommet de l'échelle par son intelligence et sa fonction, mais il est extrêmement complexé par son apparence qui n'est pas conforme à sa caste (il est tout petit et rabougri comme un Delta, la honte !). Il ne se sent pas à sa place dans cette société, il doute, il a des états d'âme, et on le tient à l'écart comme un rabat-joie ou un excentrique. Il est capable d'une grande lucidité, mais ne parvient pas à l'exploiter pour lutter contre l'ordre établi ou construire autre chose.
Le deuxième est appelé le Sauvage. C'est un jeune homme qui vient d'une réserve située sur le continent américain, où vivent dans le dénuement le plus total une poignée d'humains (descendants d'Indiens comprend-on) qui ont refusé la société moderne et juste qu'on leur offrait. Cette réserve se visite un peu comme on ferait un safari. Le Sauvage est le fils d'une femme "civilisée" autrefois recueillie par les Indiens alors qu'elle s'était blessée grièvement au cours d'une visite. Enceinte par accident, elle a mis au monde et élevé son enfant dans la réserve, sans jamais parvenir à retrouver les siens. Le Sauvage a grandi dans la nostalgie d'un monde qu'il ne connaît pas et dans l'exclusion du monde qu'il connaît. Il n'a de place nulle part. Exalté, passionné, quasi mystique, il cherche un havre. Bernard, à l'occasion d'une visite dans la réserve, les découvre, lui et sa mère, et les ramène avec lui.
Autour de ces deux hommes gravite une jeune femme, Lenina, personnage un peu plus en retrait, qui fait en quelque sorte la découverte de son individualité en tombant amoureuse du Sauvage.

Ce que j'aime dans ce roman, c'est qu'aucun des personnages ne peut faire figure de héros. Qu'on place son espoir en Bernard ou le Sauvage, on est déçu, comme si finalement il n'y avait aucune issue, aucun moyen d'échapper à ce totalitarisme affreux, aucune possibilité de faire imploser le système. C'est un roman très riche (comme d'habitude je n'évoque qu'une petite partie de son contenu pour ne pas faire trop long), malgré pas mal de défauts. L'auteur explique en préface qu'il s'agit d'une oeuvre de jeunesse, et d'une certaine manière cela se sent. Par quelques excès. Quelques passages un peu trop démonstratifs.

Mais il s'agit d'une oeuvre majeure, qui fait partie des incontournables (cette société du divertissement quasi obligatoire imaginée par l'auteur dans les années 20, on y est complètement aujourd'hui, et ça fait froid dans le dos ; les manipulations sur les embryons, etc., tout ça n'est plus de la science-fiction), et pas seulement parce que j'ai obtenu quelques 17 grâce à ses citations !



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Publié dans classiques

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