plus mièvre la vie (tu meurs)
Je viens de passer un des moments les plus pénibles de mes jeunes vacances... Mais j'ai tenu à aller jusqu'au bout. Persévérance aveugle et imbécile ? Goût de la torture ? Jubilation anticipée à l'idée de cracher mon venin sur le présent blog ? Espoir ténu de trouver une justification plausible à tant de niaiserie ? Je ne sais. Un peu de tout ça, sans doute.Quand je pense que j'ai failli acheter ce... "truc" ! En tête de gondole dans tous les Cultura, parce qu'il vient de sortir en poche. Je me suis laissée tenter à lire la 4 de couv ; j'avais entendu vaguement du bien, et je trouvais le titre rigolo. Et puis j'ai eu comme un doute et je l'ai reposé. Merci, dieu de la littérature, qui que tu sois, où que tu sois, de m'avoir épargné cette erreur qui m'eût été fatale !
Comment ce livre m'est-il tombé entre les mains, alors ? Par la grâce et la gentillesse d'une petite collègue qui me l'a prêté, à ma demande, soulignons-le (le fiel des critiques qui vont suivre ne s'adressant bien entendu qu'au livre incriminé, et en aucun cas à son proporiétaire).
C'est l'histoire, accrochez-vous bonnes gens, ça va pleurer dans les chaumières, de deux soeurs. L'aînée est très très très belle, avec des yeux et tout et tout, les hommes se liquéfient de désir dès qu'elle pointe le bout de son orteil, qu'elle a fin et délicat (car oui, messieurs dames, cette femme-là est belle jusqu'au bout des pieds, la description des charmants petons le confirme, au cas où on n'aurait rien compris), riche bien sûr, mène une vie frivole et parisienne de la classe que c'est trop chouette et que tout le monde l'envie, mais elle n'est que distance et froideur, mince alors. Elle se prénomme Iris, parce que c'est un prénom très très classe. La cadette, vous l'aurez compris, est moche, godiche comme tout, avec des bourrelets, des cheveux plats, s'habille comme un sac que même quand elle met des mules en croco comme sa soeur elle a l'air de rien, chiale tout le temps, a une pauvre vie en banlieue (quelle horreur, la banlieue, on y rencontre des gens qui causent mal et qui escroquent l'Etat pour vivre des minima sociaux, beurk), mais... elle est très cultivée (l'agrégation de lettres classiques, ça fait toujours son petit effet, et mettez-moi avec ça une spécialisation en XIIe siècle, un sigle aussi ronflant que CNRS et emballez bien serré siouplaît) et surtout, surtout, elle a un coeur gros comme ça. Elle se prénomme Joséphine, parce que c'est un prénom très très nul et ridicule. Ecrasée par la beauté, la grâce, la réussite sociale de sa soeur que leur mère (qui n'a rien à envier à toutes les marâtres de Perrault) a toujours préférée, la pauvre Joséphine est incapable de faire un pas toute seule dans la vie.
Après ce charmant préambule, il est question d'un bel avocat glacial et implacable prénommé Philippe (comme tous les beaux avocats etc etc), d'un prince charmant très très très beau et brun et qui a l'air tellement seul et malheureux et qui porte un prénom italien (rigolez pas, c'est pour de vrai !), d'un frère jumeau méchant à l'origine d'un quiproquo et de quelques décilitres de larmes, d'une fille cachée de la reine d'Angleterre championne d'arts martiaux qui vit incognito à Courbevoie (et alors, c'est réaliste ; regardez mieux votre voisine demain en sortant les poubelles, si ça se trouve c'est Lady Di qu'est même pas morte et qui a voulu démarrer une nouvelle existence simple et tranquille loin des feux des projecteurs), de vacances à Deauville, de Noëls à Mégève, de défilés de mode, de séances de shopping, de noms de marques (à croire que l'auteur a été sponsorisée par Prada...). Et de fric, de fric, de fric. Celui que les personnages ont et dépensent sans compter, celui qui leur manque pour boucler les fins de mois, celui qu'ils voudraient bien avoir pour mener une vie frivole et parisienne (parce que visiblement c'est une fin en soi). Accessoirement, on croise des crocodiles, pas seulement sous forme de sacs à mains ou de bottes vintage (une tentative de métaphore de ce monde si cruel où il faut se battre avec les dents, et où les méchants sont méchants et les gentils... gentils ?).
Tant de bêtise associée à tant de mièvrerie m'ont laissée désemparée. Longtemps j'ai cherché la supercherie, le second degré caché, le truc qui soulage à la page 200 en vous disant "c'était pour rire, maintenant on va passer aux choses sérieuses". Mais non, on s'enfonce toujours plus avant dans cette glue atroce, et on boit le calice jusqu'à la lie (714 pages, mes enfants, et pas une de sautée, on devrait me décorer pour ça).
Evidemment c'est écrit avec les pieds, les remarques profondes sur le sens de la vie (parce que ce bouquin prétend nous délivrer une leçon sur le sens de la vie, rien que ça) ne dépassent pas les formules du genre : dans la vie il ne faut jamais baisser les bras, ou l'amour c'est chouette mais des fois ça fait mal, l'argent ne fait pas le bonheur, mais quand même c'est mieux quand tu habites dans le XVIe...
Consternant.
Je n'ai pourtant pas l'impression de dissimuler un coeur de granit dans ma poitrine délicate, mais là, c'est trop. Trop de guimauve, trop de parisianisme péteux (je n'ose même pas évoquer le portrait des Chinois et des Ukrainiens qui traversent le livre), trop de vide, trop de clichés, TROP !
Je ne peux recommander ce livre qu'aux masochistes et aux fans de Sous le soleil ou Plus belle la vie. Sinon, abstenez-vous.
Pour ma part, je vais enfin pouvoir passer à autre chose, et vous n'imaginez pas mon soulagement.
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