Je pestais d'avoir raté toutes les brocantes de printemps qui
alimentent généralement mes lectures pré-estivales...
Mais j'ai fini par en attraper une, et la pêche a été bonne.
Ce récit a paru en 1961 (1975 semble-t-il pour l'édition de poche que j'ai acquise, sans doute une date prédestinée...). Je connaissais le titre depuis que j'avais lu un extrait dans des Annales de Brevet. C'est sur ce maigre argument que je l'ai acheté, sans grand risque, pour la modique somme de 0,50 €.
Je l'ai attaqué hier soir, en petite forme, sous ma couette, et je l'ai fini dans la foulée. Avec un goût amer et comme des choses qui remuent en dedans.
Je suppose qu'il a eu son succès en son temps, peut-être est-il un peu oublié aujourd'hui, et si c'est le cas il faut à tout prix le relire, le conseiller, l'offrir, le donner, le distribuer...
C'est une histoire sordide et superbe, atroce dans sa banalité.
Le personnage principal s'appelle Josyane (bin oui, fin des années 50...), Jo. Elle raconte sa vie, ou du moins le début. Depuis sa naissance, ratée, puisque 15 jours après la date qui aurait permis à ses parents de toucher la Prime. Aînée d'une douzaine d'enfants (on perd le compte entre les morts-nés, ceux qui partent, reviennent, ne reviennent pas, les jumeaux, les jumeaux qui finalement ne sont qu'un, etc.), elle est une "vraie petite maman", donnant un coup de main dès son plus jeune âge, remplaçant la vraie mère quand celle-ci est à la maternité (ce qui, vous l'avez compris, arrive assez fréquemment...). Pas d'amour dans cette famille. Juste un sens pratique très aiguisé. On calcule combien il faudra de gosses pour pouvoir acheter la télé, le frigo, la bagnole... Quand la plus jeune est placée à l'asile, personne ne s'en émeut, ça libère un lit pour le prochain qui est déjà en route. Chacun est livré à lui-même. Le père bosse, rentre tard, fatigué, et ne veut pas qu'on l'emmerde. La mère est toujours patraque, râle, se plaint, et se repose sur son aînée. Du côté des mômes, c'est la cour des miracles. Une galerie de portraits assez hallucinante, façon Malaussène, mais trash.
Et cette gamine, elle raconte. Avec la lucidité des enfants, puis la férocité des ados. Petite, elle n'attend qu'une chose : le soir, quand tout le monde est couché, et qu'elle est enfin seule dans "sa" cuisine à faire ses devoirs et profiter du silence. Elle ne se débrouille pas si mal à l'école. Même, elle a son certificat du premier coup, et ça l'embête un peu parce qu'elle aurait bien aimé en profiter un an de plus. A l'Orientation, on lui demande ce qu'elle veut faire comme métier. Elle n'en sait rien. Chez elle tout le monde s'en fout. Alors pour elle l'école s'arrête là et elle devient boniche chez elle à plein temps. Enfin, pas tout à fait, parce qu'elle commence à sortir, à traîner avec les garçons... A grandir un peu trop vite pour combler l'ennui et le désarroi.
On espère un miracle, quelque chose de beau qui la sorte de cette misère... Je ne dévoile pas la fin même si j'en meurs d'envie. C'est juste très fort. Et tellement réel.
Pour finir, précisons que cette famille vit en banlieue parisienne, dans les cités flambant neuves qui sortent de terre comme des champignons et qui représentent à l'époque la pointe du confort et du progrès pour les prolos. Elles sont devenues ce que l'on sait. Et c'est comme la cerise sur le gâteau. Moisi.
Et oui...
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